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Souviens-toi...
Par Florent Zelmire
Chelsea… Chelsea… Chelsea…
Chelsea… Chelsea… Chelsea…
Chelsea… Chelsea… Chelsea…
Ce nom résonne dans ma tête comme un écho sans cesse renouvellé. Elle est partie. Sans dire un mot.
Je n’arrive plus à dormir. Mon sommeil est tellement léger que je vais devenir insomniaque. Si j’entends le moindre speeder frôler ma fenêtre, je me réveille en sursaut. Si je dors, je rêve de Chelsea. En somme, le mot dormir n’existe plus dans mon esprit.
Au fait, je me présente : Tex Murphy et là, je suis en train de fumer ma dernière Lucky Strike devant la fenêtre où je peux apercevoir le kiosque de Chelsea qui n’est plus que ruine.
Cela fait trois ans que celle que j’aime est partie. Elle ne m’a plus donné de nouvelles depuis trois mois. Il est vrai que notre dernière discussion au vidéophone ressemblait à une dispute. Je voulais qu’elle revienne, elle, ne souhaitait plus entendre parler de Chandler Avenue. Elle préférait que je vienne, moi pas. D’où confrontation, d’où, comme vous avez dû tous le vivre, dispute.
Elle est partie pour Phoenix. C’est à cause de moi qu’elle a déménagé. J’ai fait le con et je m’en excuse. Vous voulez savoir ce qui s’est passé je présume ? Je vais vous le raconter.
*****
C’était à la fin de ma dernière enquête où j’ai dû déjouer le plan de la NSA pour détruire le monde. J’avais connu une femme lors de cette aventure : Emily, danseuse chanteuse au Fuchsia Flamingo. J’ai évité le pire en empêchant le tueur à la flèche noire de l’assassiner. Dès lors, je ne l’ai pas revue avant la fin de mon investigation.
Mais dès que le repos s’offrit à moi, je n’ai cessé de penser à elle : ses cheveux dorés, sa voix doucement mélancolique, son corps divinement beau. Je m’obligeais à ne pas aller la voir, me disant que Chelsea était mon unique amour. Et c’est vrai.
Mais le désir est plus fort que la fidélité. En tout cas pour moi. Un soir, Chelsea voulait m’inviter chez elle pour discuter de plusieurs choses qui lui trottinaient dans sa tête. Je n’ai pas accepté son invitation, préférant revoir Emily au Fuchsia. Je lui sortis une excuse bidon du genre « j’ai mal à la tête, je crois que c’est la grippe HA »… Ah oui ! Faut que je vous explique que maintenant ils donnent des initiales débiles aux maladies. La grippe est dorénavant hiérarchisé : il y a la PA (Peu Agressive), la MA (Moyenne Agressive) et la HA (Hautement Agressive). Ca vous fait rigoler ?! Moi aussi, je dois bien l’avouer. Enfin…
Peu fier de ce mensonge, je suis quand même sorti de chez moi pour retrouver Emily. Gus Leach, le patron du dancing et archi-protecteur d’Emily, m’accueille à bras ouverts. Depuis que j’ai sauvé sa chanteuse préférée, je suis devenu subitement un grand ami et client. Mais bon, cette brave enclume n’est pas mauvais : il est loyal, amical et on peut compter sur lui.
Gus m’installe en face de la scène où doit jouer Emily.
- Tu veux boire quoi ? Me demanda-t-il.
- Un bourbon… Sec !
Il part derrière son bar. Pendant qu’il préparait mon verre, les lumières s’abaissèrent, des spots rouges et jaunes se reflétèrent sur le sol, une musique langoureuse commença. Gus apporta mon bourbon.
- T’es venu pour la voir ? me demanda-t-il.
- Oui, ça fait depuis l’ « incident » que je ne l’avais pas vue. Elle va bien ?!
- Oh oui ! Elle a récupéré et se sent mieux qu’auparavant. Il me semble que cette expérience l’ait fait mûrir. En plus, elle m’a cassé les oreilles…
Il s’arrêta net.
- Pourquoi ?! Vas-y, finis ce que tu as commencé…
- Elle m’a cassé les oreilles… hésita-t-il, Oh ! Et puis elle te l’expliquera elle-même !
Il s’en alla. Je me demandais pourquoi il était si agressif mais j’oubliais très vite : Emily rentrait sur scène. Des applaudissements débutèrent avant même qu’elle commence à chanter.
Lucky, love and sex…
I see you beyond my mind
I caress your body
But your hands are cold
Je n’écoutais plus sa chanson. Je la regardais danser avec attention. Sa chorégraphie s’était améliorée depuis la dernière fois. Elle ne faisait plus de mouvements suggérés mais elle dansait comme une danseuse-étoile : avec élégance et souplesse. Par contre, les paroles n’avaient aucun rapport mais bon on ne peut pas être excellent partout.
Dès que son numéro fut terminé, elle s’inclina pour saluer le public. En se relevant, elle m’aperçut. Un large sourire se lut sur son visage. Elle descendit rapidement de scène pour m’embrasser fortement, comme ma grand-mère quand j’étais petit avec la douceur de la peau en moins.
- Oh Tex !
- Salut Emily !
- Alors il t’a plu mon numéro ?!
- Je dois dire que tu t’es vraiment améliorée. C’était vraiment très intéressant à… regarder.
- Je suis vraiment heureuse de te voir.
Elle me mena au bar par la main. Gus me regardait avec des yeux de lion qui veut dévorer sa proie.
- Eh t’as vu Gus ?! Tex est là ! dit Emily, avec joie.
- Je sais Emily. C’est moi qui l’ai accueilli à l’entrée, répondit-il avec mélancolie.
- Qu’est-ce qui t’arrives Gus ? Lui demandais-je.
- Rien, Tex. Rien.
Je savais, à partir de ce moment-là, que Gus était jaloux. Il ne pouvait pas supporter qu’Emily fût si enjoliveuse à l’idée de me revoir. Il est tellement protecteur qu’il ne peut s’empêcher de dévisager les gens qui adressent un regard attendrissant sur Emily. Même ceux qui la connaissent bien, comme moi.
Emily me regarda et m’invita : « Tex, tu veux venir dans ma loge ?! On a des tas des choses à se raconter je pense. » Puis, elle jeta un regard à Gus en lui déclarant : « Tu voudras bien m’apporter un verre d’eau ?! » Il acquiesça par un geste de la tête.
Emily partit devant. Je m’arrêtais devant Gus.
- Si je peux faire quelque chose…
- Non, Tex…. Va ! Elle t’attend… Ne la laisse pas s’impatienter…
Gus se retira pour servir des clients. Je montais au premier étage, ouvrit la porte de la loge. Emily était assise, en train de se démaquiller.
- Vas-y Tex ! Rentre !
L’endroit n’avait pas changé sauf la fenêtre. Elle avait emmuré. Ainsi, aucun œil vicieux ne pouvait l’observer. Elle attrapa une chaise et me fit asseoir à ses côtés.
- Alors, raconte-moi tout : t’es toujours un détective ?! tes amours deviennent quoi ? t’es sur une nouvelle enquête ?
Toutes ses questions m’embarrassaient alors je lui répondis « oui. Rien. Non. » Au moins c’était clair, précis et sans bavure… Pour une fois.
- Et toi ? lui rétorquai-je.
- Ben comme t’as pu le constater, je travaille toujours au côté de Gus mais… J’en ai marre. J’ai envie de changer. Je suis de moins en moins à l’aise sur scène.
- Mais Gus a besoin de toi. Si tu le laisses tomber, il deviendra alcoolique, drogué et suicidaire.
- Gus est tellement gentil avec moi. Mais il est même trop. J’ai envie qu’il me laisse tranquille. Il est trop protecteur.
Elle laissa écouler un silence bref.
- Je pense qu’il est amoureux de moi…
- Mais alors, quel est le problème ?
- Je ne l’aime pas, voilà le problème. C’est juste un grand ami.
Gus rentra à ce moment-là dans la loge d’Emily. Il lui apporta dans mon bureau.
*****
Quelle ne fut pas sa satisfaction en voyant pour la première fois ce bureau datant d’avant-guerre. Elle trouva qu’il ressemblait à ceux des romans d’Humphrey Bogart, qu’elle lisait étant jeune. Elle était plus cultivée que je ne le pensais. Même Chelsea n’avait jamais lu de romans policiers. Je lui offris à boire. Elle prit son verre et me déclara :
- Tex, j’ai quelque chose à te dire. J’ai eu de cesse de penser à toi depuis notre dernière rencontre. Et maintenant, je sens une furieuse envie de te sauter dessus pour t’embrasser. Mais avant que je boive cul sec cet alcool et que je t’agrippe violemment, est-ce que tu ressens la même chose pour moi ? J’ai senti pendant toute la soirée que tu n’étais pas seulement venu me revoir pour me faire plaisir. Dis-moi la vérité, Tex…
Comment aurai-je pu mentir ? J’étais pris dans mon propre piège. Elle avait deviné mes pensées pour elle mais en même temps, je ne voulais pas faire de mal à Chelsea.
- C’est vrai, je suis attiré par toi mais...
- Mais. ..
- Mais il y a quelqu’un d’autre !
- Chelsea ?!
Comment a-t-elle fait pour deviner dites-moi ?! J’étais bouche bée alors elle prit la parole :
- Cela fait combien de temps que ta petite amourette dure ?! Plusieurs années je crois. Et elle te l’a jamais rendu… Enfin, jusqu’à présent.
Il fallait que je me rende à l’évidence : quoique que je fasse, l’histoire avec Chelsea n’aurait jamais de fin heureuse. Même si parfois, je pressentais une issue.
- T’as raison Emily. Je dois me rendre à l’évidence. Chelsea n’est pas une femme pour moi. Et toi…
- Oui. Oui, je suis pour toi.
- OK… Je dois te dire que tu m’attires, que je pense sans cesse à toi et que… J’ai envie que tu m’embrasses.
Emily but cul sec son verre et m’embrassa tendrement. Ses lèvres étaient aussi douces que sa peau. Elle m’étala sur le bureau. J’entendis un craquement. J’interrompais Emily. En dessous mon dos se trouvait la photo de mon ex. J’ai eu un cri de terreur et jeta par-dessus la fenêtre cette photo horrible. Emily fut surprise.
- Excuse-moi, j’ai eu un moment de lucidité tout à coup.
Elle m’embrassa à nouveau.
- Attends, j’ai toujours rêvé de faire quelque chose…
Je la pris dans mes bras et l’amena comme un fervent chevalier sur le lit… Et puis quoi ? Vous croyez que je vais vous dire que j’ai passé une nuit fabuleuse, qu’on a fait des tas de co… Oh là ! J’en dis trop. Passons à l’autre chapitre.
*****
Pendant plusieurs jours, nous nous vîmes. J’inventai de nouvelles excuses à Chelsea. Petit à petit, je pense qu’elle s’en est doutée car elle m’appela sur mon vidéophone à l’heure où Emily vient régulièrement.
- Salut Tex ! Me salua-t-elle, avec ironie. Alors, tu n’es pas en réunion des anciens détectives à la retraite ?! Franchement, tu croyais que j’allais gober ça ! Combien de fois m’as-tu menti ? Que t’arrives-t-il Tex ? Tu ne veux plus me voir ?!
J’étais pris au dépourvu. Je ne savais plus quoi dire. Je répondis :
- Ecoute Chelsea… Je ne sais pas comment te dire cela mais…
Tout d’un coup, la porte s’ouvrit. Emily apparut et me cria : « Coucou mon petit Tex adorée » Chelsea hurla : « Tex ! C’est qui cette voix ?! Tu vas me répondre oui… » Et là, j’ai fait la pire chose de ma vie : je lui ai raccroché au nez. J’imagine qu’elle devait être furieuse. Emily s’approcha.
- A qui parlais-tu ?!
- A personne ! répondis-je, paniqué.
- Ecoute, je t’ai réservé, ce soir, une surprise de taille…
Je me fichai de sa surprise. Ma seule pensée alla vers Chelsea : Comment était-elle en ce moment ? Furieuse ? Déprimée ? Suicidaire ? Je n’osai même pas imaginer. Fallait que j’aille la voir. Je pris mon imper mais au moment où je voulais sortir, Emily m’interpella :
- Tu vas où Tex ?
- Quelque part ! Tu ne peux pas comprendre…
- Non tu ne partiras pas sans moi…
Elle m’embrassa, d’un coup, d’un baiser langoureux. La porte s’ouvrit brusquement : c’était Chelsea. Ses yeux étincelaient de rage. On voyait qu’elle voulait assassiner quelqu’un. Elle hurla :
- Alors c’est pour elle que tu me mentais ?!!!
- Non Chelsea… Enfin si !! rétorquai-je inconsciemment.
- Tex ! Ne m’adresse plus la parole !! T’es vraiment indigne de confiance !!! Je ne vois pas comment notre relation peut avancer avec ce coup !! Reste avec cette… nymphette et ne cherche même pas à me revoir !!!
- Eh ! Soit polie la naine ! agressa Emily.
- Arrêtez toutes les deux ! Ecoute Chelsea… Je suis désolé…
- Tes pardons, tu peux les foutre dans tes rêves, salop !
Elle claqua violemment la porte. La vitre se brisa par le souffle. Qu’avais-je fait ? Emily se remit dans mes bras. Je la repoussai.
- Qu’est-ce qui t’arrives ?! T’es coincée ou quoi ? Ca y est ! Ta pauvre Chelsea ne t’aime plus alors tu es triste… Et moi dans tout ça ?! J’ai l’air de quoi ?! C’est bien toi qui m’as sauté dessus ?! Je me trompe ?!
J’en avais marre d’entendre ses sarcasmes alors je la mis dehors en lui déclarant :
- Emily, pour le moment, je ne peux plus continuer notre relation. Il faut que je mette de l’ordre dans ma vie avec Chelsea.
- Pauvre con ! Ne t’avise pas de revenir au Fuchsia sinon tu vas être reçu comme il se doit.
Elle s’en alla. J’accourai pour prendre les clés de mon speeder. Je sautai dedans pour aller à l’appartement de Chelsea.
*****
Chelsea vivait dans la vieille ville de San Francisco. Elle avait déménagé maintes fois. Devant sa porte, mon stress fut très grand. Je frappai trois coups brefs. A mon grand étonnement, elle ouvra et me fit entrer. Ses yeux étaient couverts de maquillage dégoulinant.
- Je te propose pas de t’asseoir car tu vas repartir dans peu de temps, me dit-elle.
Je laissai régner le silence car je sentais qu’elle voulait me parler.
- Tex, ce n’est pas de ta faute ce qui s’est passé. C’est vrai, je n’ai jamais été agréable avec toi. A des moments où tu espérais quoique ce soit de ma part, je t’ai laissé tomber. C’est normal que tu veuilles t’amuser un peu.
- Chelsea, je ne voulais pas te faire du mal. Ce n’était pas mon but mais je n’étais plus sûr de nos sentiments. Je suis désolé.
- C’est pas grave, Tex. Bientôt, tu n’auras plus à te préoccuper de tout cela.
- Pourquoi ?
- Je pars à Phoenix définitivement. Ma décision est prise. N’essaie pas de me retenir.
- Je n’essaierai pas. Je te téléphonerai, je t’écrirai.
- On verra Tex. Laisse-moi du temps… Maintenant, tu peux partir ?
Des larmes coulaient sur ses joues. Je repartis, amèrement. A mon arrivée, Gus m’attendait. A peine ai-je eu le temps de sortir de mon véhicule qu’il m’envoya une droite qui me propulsa contre la porte de mon speeder.
- Ne touche plus à Emily, Tex ! Et ne reviens même plus au club !
- Ecoute, Gus ! Tu diras à Emily que je m’excuse… Et que… Je pense qu’il n’y a que toi pour l’aimer vraiment… Je compte sur toi…
Un silence régna. Gus lança un « ouais » à demi affirmatif et il repartit.
*****
Pendant trois ans, je n’ai eu cesse d’essayer de renouer mon amitié avec Gus et Emily. Maintenant, il m’accepte dans leur club mais la discussion reste difficile.
Chelsea m’appela au bout de trois mois après la fin de cette histoire, on se retrouva comme au bon vieux temps mais je ne l’ai pas encore revu.
Ma Lucky est terminée. Je réfléchis une nouvelle fois : il ne fallait pas que je refasse la même bêtise. Je décidai d’appeler Chelsea et d’aller la voir.
J’allumai mon vidéophone. Elle décrocha. Je ne la laissai pas parler :
- Chelsea, je suis un idiot. J’arrive tout de suite à Phoenix, je t’amène dans un restaurant que je connais. On parlera. Je te raconterai mes débuts de détective. Et on règlera tous ces problèmes qui nous ennuient tant. Tu n’as pas le choix. J’arrive dans une heure.
- Mais Tex, il est 23h, les restaurants sont fermés à cette heure-là.
- Ah bon ?! Ce n’est pas grave, on prévoit ça demain soir.
- D’accord.
Je raccrochai.
*****
Je sais ce que vous pensez : vous pensez que je n’ai vécu aucune aventure sans péripétie, sans intrigue, que c’était une histoire romantique, niaiseuse, idiote, pour les filles. Mais je peux vous dire que c’est la première fois où mes sentiments ont été remis en question avec une telle difficulté. Chaque héros a ses amours, il n’est pas invincible, ni immortel. Moi, Tex Murphy, je suis peut-être le héros policier le plus débile du XXIème siècle, mais je n’ai pas honte de raconter ma vie sur un morceau de papier.
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